Mettons la table rapidement : Vincent Lacroix a puisé pendant des années à même les poches de 9 200 de ses clients pour se financer. Voitures de luxe, grands vins, coûteuses résidences, voyages en Europe, soirées bien arrosées au club de danseuses Chez Parée, où Vincent Lacroix tenait sa cour…  

Au total, 130 millions de dollars ont été dilapidés par le fondateur de Norbourg et ses complices, à même l’épargne des investisseurs. À notre échelle, cette fraude restera l’une des plus spectaculaires du Québec Inc. 

Voilà pour le contexte. 

Une fois qu’on a dit ça, de nombreuses questions restent sans réponses. Comme bien des journalistes qui ont suivi de près l’ascension, puis l’écrasement de Norbourg, je me suis souvent demandé ce qui avait été l’élément fondateur de cette fraude.

Norbourg, le film, écrit par Simon Lavoie et réalisé par Maxime Giroux, tente de répondre à cette question : c’est l’arrivée d’Éric Asselin chez Norbourg qui permettra à Vincent Lacroix de poursuivre sa vaste opération de siphonnage de fonds, autrement destinés à payer pour les beaux jours de milliers de personnes. 

Éric Asselin et l’affaire Norbourg

C’est lorsqu’Éric Asselin propose de se joindre à Vincent Lacroix pour l’aider à exploiter les failles du système que l’escroquerie prend véritablement son envol. Il en devient le personnage principal, celui par qui le scandale arrive. 

L’une des grandes forces du film relativement aux faits tels qu’ils se sont déroulés c’est d’avoir levé le voile complètement sur la morale trouble du personnage et sa personnalité de faux-jeton, architecte de la fraude. Joué par Vincent-Guillaume Otis, Éric Asselin est, dans la vraie vie, un comptable banal doté d’une ambition carnassière, ce que le personnage incarné au grand écran rend bien. 

Il travaillait comme enquêteur au sein de l’ancêtre de l’Autorité des marchés financiers (AMF), qui portait alors le nom de Commission des valeurs mobilières (CVMQ). En 2001, le patron d’Éric Asselin Jean Lorrain, avait déjà Vincent Lacroix dans sa mire : le type, affichant des pertes de plusieurs centaines de milliers de dollars, et des revenus moins élevés qu’un commis de dépanneur, veut pourtant acheter une entreprise de courtage. Il veut aussi lancer une gamme de fonds communs. 

Sauf qu’il est sans le sous. Mais des « oncles » viennent à son secours en allongeant les millions pour financer Norbourg, dit Vincent Lacroix aux enquêteurs. Pour la CVMQ, pas question de laisser aller ainsi un type aux états financiers peu reluisants et au financement obscur. 

Vincent Lacroix, interprété par François Arnaud, est présenté sous les traits d’un parvenu qui se la joue, ce qu’était d’ailleurs Vincent Lacroix, qui avait le style et la présence d’un vendeur de voitures usagées. 

L’enquête des autorités réglementaires sur Norbourg

En 2001, donc, Éric Asselin est l’un des principaux enquêteurs affectés au dossier Norbourg. Le comptable, à l’instar de ses collègues, ne peut pas ne pas se douter que quelque chose cloche avec la façon dont Vincent Lacroix mène sa barque. Le scénario met d’ailleurs en scène une conversation entre Lacroix et Asselin lors d’un repas dans un club privé, où Asselin fait les premiers pas. 

On se saura jamais la véritable teneur de cette conversation, mais Vincent Lacroix a toujours affirmé que c’est Éric Asselin qui lui a proposé ses services. D’abord pour lui expliquer comment naviguer l’enquête de la CVMQ, qu’il menait lui-même. Ensuite pour se joindre à Norbourg comme vice-président, Finances, et ainsi l’aider à tromper les autorités. 

Ce qu’on sait, c’est qu’Éric Asselin a bel et bien participé activement au maquillage des livres et des données financières de Norbourg de 2002 à 2005, et qu’il a empoché des centaines de milliers de dollars au passage. D’ailleurs, le « coaching » offert à Vincent Lacroix pour que ce dernier navigue l’inspection de la CVMQ lui a valu un pot-de-vin de 10 000 dollars. Quand il s’est joint à Norbourg, en mars 2002, il a également reçu un « boni de signature » de 120 000 dollars. 

À cet égard, le film brosse le portrait d’un comptable opportuniste qui, quand il sent la soupe devenir trop chaude, liquide tout ce qu’il peut pour enterrer de l’argent liquide dans sa cour, avant de dénoncer son patron aux policiers. 

Telle une mouche sur le mur chez Norbourg

Davantage un récit dramatique qu’une récapitulation des faits, Norbourg choisit de nous montrer les coulisses de l’opération en mettant l’accent sur l’enfilade de stratagèmes orchestrés par Éric Asselin. On nous invite à être la mouche sur le mur des bureaux de Norbourg, qui peut assister aux événements. 

Cela exige forcément de passer rapidement, parfois trop, sur la façon dont la fraude s’est échafaudée au fil des mois. 

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Il reste que plusieurs scènes donnent le ton de ce qu’a dû être le quotidien des fraudeurs. La scène de la seconde visite de la CVMQ dans les bureaux de Norbourg illustre bien cette façon de faire : les enquêteurs veulent voir les états de compte, qui n’ont pas encore été produits. Éric Asselin se rend alors en catastrophe dans un bureau voisin où le technicien fabrique habituellement les bilans financiers, et l’on assiste à une course contre la montre pour truffer un rapport de faussetés qui berneront les enquêteurs. 

À elle seule, cette scène semble bien résumer ce qu’on devine avoir été l’ambiance qui régnait au sein du cercle de fraudeurs, dont on sait qu’ils passaient des nuits entières à falsifier les chiffres de Norbourg pour démontrer qu’un retrait fait au compte des investisseurs pour graisser une patte ou l’autre était en fait un revenu. Toute l’intensité dramatique ressentie par une bande de filous qui doit constamment réagir au quart de tour se trouve dans cette scène. 

Cela étant, on pourrait reprocher au film d’obscurcir tous les doutes et les questions que soulevaient les activités de Vincent Lacroix. En effet, dès 2001, Vincent Lacroix provoquait des haussements de sourcils : plusieurs joueurs de l’industrie financière et des autorités trouvaient tout cela trop beau pour être vrai, un fait qui n’est pas vraiment apparent dans le film. 

Le milieu des finances complaisant face à Norbourg?

En mettant l’accent sur la cupidité de Vincent Lacroix et de sa garde rapprochée, on a quand même pris le risque d’évacuer tout le contexte qui a permis à Vincent Lacroix de se rendre là où il s’est rendu. Aussi importante que fût l’embauche d’Éric Asselin, ce dernier n’aura que perfectionné un système dont Vincent Lacroix profitait déjà allègrement. 

C’est ainsi que bien avant l’entrée en scène d’Éric Asselin, Lacroix pigeait allègrement dans la caisse sans soucis. Le film met en scène ce haut fonctionnaire du ministère des Finances, en 2001, pour obtenir la subvention gouvernementale qui lui permettrait de lancer l’aventure des fonds communs de placements. C’est l’entrée en scène de Jean Renaud, qui n’est pas nommé dans le film, et que Lacroix soudoie pour obtenir la fameuse subvention. 

Jean Renaud, après avoir empoché son pot-de-vin, a pris un congé sans solde pour devenir conseiller fiscal de Lacroix. Le film  choisit cependant de l’évacuer rapidement, le présentant comme quelqu’un pour qui Lacroix n’est que menu fretin. 

D’autres moments forts de l’escroquerie sont mis en scène, et donnent un aperçu qu’on devine réaliste des événements. Par exemple, lorsque Lacroix attend fébrilement près du téléphone qu’un transfert de fonds soit autorisé par le gardien de valeurs de Norbourg est éloquente. 

Or, Vincent Lacroix pigeait à qui mieux mieux dans l’ensemble des comptes qu’il gérait. Et ce, dès les débuts de Norbourg, au tournant de l’an 2000. Il avait besoin de 150 000 dollars? Il se servait. 500 000? Facile, ils sont là, accessibles après un simple fax ou une confirmation téléphonique. 

Un système sans lequel l’affaire Norbourg n’aurait pas vu le jour

Du propre aveu de Lacroix, et à son grand étonnement d’ailleurs, le système de surveillance du gardien de valeurs de Norbourg — Northern Trust dans la vraie vie, chargée de veiller au bon usage des fonds des investisseurs — était tellement déficient que l’alarme aurait dû être sonnée depuis longtemps. 

Il n’en fût rien. 

La Caisse de dépôt et placement, qui a vendu les fonds Évolution à Norbourg, savait également qu’il payait ses acquisitions au comptant, sans emprunt bancaire. Et ce, alors qu’au même moment où la filiale hypothécaire du bas de laine des Québécois finançait Vincent Lacroix—refusé par les banques—pour acquérir un immeuble.  

Au plus fort de l’affaire Norbourg, les institutions financières faisant affaires avec Lacroix avaient également des doutes à son sujet. La Banque Nationale a ainsi informé l’Autorité des marchés financiers, qui succéda à la CVMQ, que Lacroix semblait détourner des fonds. Desjardins, inquiète des importants découverts dans les comptes de Norbourg, a même fermé ses comptes. 

C’est sans parler des nombreuses acquisitions successives de plusieurs cabinets de services financiers, payées au comptant de deux à trois fois la valeur aux livres, avec de généreux « bonis de signatures » dans les six chiffres offerts aux vendeurs. Ici, la cupidité des joueurs de l’industrie financière est illustrée par l’offre d’une « formation » toutes dépenses payées dans le sud aux conseillers financiers qui font équipe avec Norbourg. 

Tout au long de ces péripéties, les enquêteurs des autorités émettent de sérieux doutes sur Vincent Lacroix, mais leurs appels ne semblent pas avoir été entendus. Le film y fait allusion en montrant un des rapports d’enquête se retrouver tabletté en bonne et due forme. 

Les années 2000, qui ont permis à Vincent Lacroix de faire ce qu’il a fait, étaient l’époque d’un certain laxisme des autorités réglementaires et judiciaires pour les crimes des cols blancs, des moyens anémiques et d’une gouvernance approximative, laissant le champs libre pour que Vincent Lacroix puisse escroquer ses clients. 

Tout ce contexte est évacué un peu rapidement, rejetant l’essentiel de la faute sur Éric Asselin et Vincent Lacroix. C’est un peu facile, d’autant qu’on sait très bien aujourd’hui que c’est l’accumulation de bourdes partout dans le système qui a permis au scandale Norbourg de se produire. 

Il reste que Simon Lavoie et Maxime Giroux ont néanmoins réussi à cibler l’essentiel du scandale : au-delà des chiffres, il y a des gens, et l’affaire Norbourg n’a fait que des perdants.


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