Open Wallet, épisode 9 : Bernard Drainville

Par Paul Pontillon | Publié le 04 août 2023

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    Il y a presque 20 ans, alors qu’il était encore journaliste, Bernard Drainville a bien failli ne plus jamais pouvoir revenir sur le sol Canadien. C’est au cours du neuvième épisode d’Open Wallet, que cet ancien ministre, aujourd’hui animateur radio au 98.5 FM à Montréal, nous a raconté son parcours atypique.

    Fils de cultivateur, il fait une maîtrise à la London School of Economics. C’est à son retour de Londres qu’il commence, par hasard, sa carrière de journaliste économique. Le métier de journaliste le mènera à vivre des situations hors normes. Entre autres au Mexique, où il sera pris en otage par un groupe d’individus. Il nous décrit aussi son parcours en politique et son point de vue sur le financement et la corruption des partis politique. Bernard Drainville nous ouvre son portefeuille pour un épisode original.

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    Julien Brault : Bienvenue à Open Wallet. Pour le neuvième épisode, on a la chance d’être avec Bernard Drainville, ancien ministre animateur de radio et ancien journaliste. Pour ceux qui ne connaissent pas Open Wallet, c’est une émission où on s’intéresse à des gens qui ont des parcours intéressants, qui ont réussi. On leur pose des questions sur la dimension financière  de leur parcours et l’argent, qui est présent dans les vies de tout le monde. Donc, Bernard premièrement merci beaucoup d’avoir accepté ma demande d’entrevue et je commence toujours ces émissions là en posant la même question. Ma première question : c’est quoi votre premier souvenir lié à l’argent ? Vous pouvez nous dire un montant précis ? Vous avez acheté un Mr. Freeze à 25 cents, ça peut être une autre mémoire…

    Bernard Drainville : La paye de lait, la paye de lait. Moi, je viens d’une famille de cultivateurs et on recevait la paye de lait chaque deux semaines. Quand on arrivait au bout de la deuxième semaine… Mettons qu’il restait un couple de jours avant que la paye de lait arrive. On était six enfants et la caisse populaire commence à appeler chez nous pour dire que, là, c’est un peu serré ou qu’il y a un chèque qui rebondit ou je ne sais pas quoi. Voilà allez-vous faire un dépôt bientôt ? Oui madame, on va faire un dépôt. La paye de lait va rentrer puis on va aller déposer des sous. On n’a jamais manqué à nos obligations. Il y avait toujours un petit stress qui arrivait quand on attendait la paye de lait qui arrivait inévitablement toujours le même jour mais dans les faits… mettons les deux trois jours avant qu’elle arrive, il était temps qu’elle arrive.

    JB : C’est quoi la paye de lait ?

    BD : Mais c’est parce qu’on était des cultivateurs, des producteurs laitiers. Et les producteurs laitiers au Québec, depuis le début des années 70, ont un système de quotas, donc, une quantité de lait que tu dois livrer. Donc, le prix est fixé, le prix est réglementé et on avait un quota qu’il fallait combler, une quantité de lait qu’il fallait produire et pour cette quantité de lait que tu produis, tu reçois une rémunération.

    Aujourd’hui, c’est la Fédération des producteurs de lait du Québec qui t’envoie un chèque et qui correspond à la quantité de lait que tu as livré et qu’un camion avec un grosse citerne en acier inoxydable vient chercher; on les croise des fois sur les autoroutes ces gros camion-là, et ils sont plein de lait. Il vient chez chacun des producteurs laitiers, puis il vient chercher, il vient vider ton… on appelle ça le bowl tank le réservoir d’acier inoxydable dans lequel la récolte de lait se retrouve. Ben lui il vient pomper ça, il met ça dans le camion puis s’en va puis vous le buvez au déjeuner.

    JB :  Puis dans le fond c’est payé  après donc…

    BD : Oui c’est sûr il y avait un enjeu de cash flow, oui effectivement de liquidités, de stress financier

    JB : Puis c’est sûr que je parlais de votre parcours et je vais revenir à votre enfance, mais comme vous avez fait de la politique et qu’on parle de quota de lait, je peux pas m’empêcher de poser la question. Qu’est ce que vous pensez de ce système là ?

    BD : J’y suis favorable. J’y suis très favorable, parce que je trouve que c’est une bonne façon d’équilibrer l’offre et la demande, d’assurer un prix juste pour les producteurs laitiers, les consommateurs de façon générale n’ont pas à se plaindre de la qualité des produits laitiers que nous avons. Effectivement, il n’y a pas beaucoup de pays qui ont ce système là et c’est pourquoi il y a beaucoup de pays qui attaquent ce système là, qui souhaiteraient qu’on s’en débarrasse, parce que ça va à l’encontre de la règle du marché libre, de la concurrence à tout prix, car c’est anticapitaliste, mais moi je pense que le système économique doit être au service des gens, pas les gens au service du capitalisme et donc moins d’avoir un capitalisme qui est encadré dans le domaine laitier pour parler du laitier, un capitalisme avec un certain nombre de règles qui permet aux familles de bien vivre, qui permet aux consommateurs d’avoir un très bon produit, un prix qui est somme toute qui reste concurrentiel qui permet aux fermes familiales de survivre.


    Je pense que c’est très bien même si les Américains trouvent que c’est pas bon, puis les Européens trouvent…D’ailleurs, les européens ont déjà eu ce système là. Ils s’en sont départis au nom du libre marché justement dans l’agriculture puis je pense qu’il y en a certains parmi eux qui regrettent maintenant ce système là. Mais oui, moi, je suis favorable au système de quotas, au système de gestion de l’offre, parce que c’est une agriculture à l’échelle humaine.

    JB : Puis ce que j’en conclus sur le stress financier lié à la paye de lait c’est que vous venez pas d’une famille riche…

    BD : Non, famille moyenne, classe moyenne, un peu plus classe moyenne, six enfants, père agriculteur une mère qui était reine du foyer comme on disait dans le temps, mais qui était dans les fêtes, le bras droit de mon père parce que pendant qu’il travaillait, elle s’occupait de nous éduquer et puis de faire de nous des… éventuellement des adultes responsables de nous inculquer de nous transmettre les valeurs puis la bonne éducation qui nous a permis ou qui m’a permis de somme toute bien fonctionner puis d’avoir une vie plutôt heureuse.

    JB : J’ai lu que vous habitiez sur une île. Est-ce que je me trompe ?

    BD : Ouais, les îles du lac Saint-Pierre. Le fameux lac Saint-Pierre, là où l’eau a beaucoup monté ces dernières semaines. Moi je viens de l’île Dupas. On était autour de 400 habitants sur l’île. C’était uniquement des agriculteurs et des ouvriers. Il n’y avait pas de notables sur l’île. C’est une île égalitaire, il n’y avait pas de médecin, il y avait personne qui avait de l’argent vraiment plus que quelqu’un d’autre, il y avait le magasin général lui en veut peut-être un peu plus mais à part ça il y avait un curé, un maire, un épicier puis le reste était des cultivateurs puis des ouvriers, les ouvriers la plupart y aller travailler soit à Berthierville soit à Sorel pour construire des bateaux à la marine industrie.

    JB : Donc, j’imagine qu’en grandissant en ce milieu-là, le concept d’inégalité sociale était pratiquement étranger pour vous ?

    BD : Oui, c’est ça, mais ça, je l’ai réalisé plus tard… J’ai réalisé plus tard qu’effectivement je venais d’un milieu où régnait une très grande égalité sociale et c’est je pense qu’une partie de mes valeurs vient. Je dirais que la volonté, que le monde ordinaire devrait avoir les moyens d’élever leur famille puis de vivre une vie heureuse puisqu’il devrait pas y avoir du monde qui domine d’autres. Chacun a droit à son petit bonheur, puisqu’on devrait pouvoir subvenir non seulement nos besoins, mais à en avoir un petit surplus pour se permettre de se payer quelques gâterie,  puis d’avoir un peu de fun dans la vie, cet espèce de conception assez égalitariste, je pense, que ça vient effectivement du milieu dans lequel j’ai grandi, de l’éducation que j’ai reçu et des gens que j’ai côtoyés.

    JB : Puis quand vous êtes allé au secondaire, est-ce que c’était une école privée ou publique ?

    BD : Primaire publique, secondaire privée, mais privé assez particulière. Moi, je suis allé dans un pensionnat. Donc, je partais le dimanche en début de soirée. On prenait l’autobus à 7 heures, on arrivait au collège vers 10 heures. C’était un long trajet d’autobus. Puis je couchais dans un dortoir avec d’autres confrères. C’était juste pour les gars, du secondaire 1 au secondaire 4.

    JB : Est-ce que vos parents ont dû faire des sacrifices financiers pour vous envoyer là?

    BD : Oui ma mère disait : « L’éducation, ça va être ton héritage.»  Pour eux, c’était important. Ma mère n’était pas très éduquée. Elle a fait l’école de rang, mais elle venait d’un milieu très modeste, un milieu agricole très modeste. Mon père venait d’une famille rurale. C’est lui qui avait fait un peu le cours classique, mais pas pour longtemps, parce qu’il a dû abandonner pour aller travailler, parce que son père est décédé. Il avait dû revenir travailler sur la terre et tout ça. Donc, mes parents n’avaient pas bénéficié d’une grande éducation, mais pour eux, l’éducation, c’était très important et ils venaient de cet espèce de… comment je dirais ça… ils étaient issu d’un système de valeurs ou l’éducation était très valorisé et où l’éducation est un moyen pour accéder à une vie plus heureuse, plus confortable, à plus d’argent et donc un plus grand confort dans lequel élever ses propres enfants.

    JB : Puis à l’université, est-ce que vos parents vous ont aidé financièrement ? Est-ce que vous avez travaillé ?

    BD : C’est une bonne question. Moi j’étais sur les prêts bourses. Donc on était six enfants, mes parents ne pouvaient pas se permettre de me donner beaucoup de sous. Papa il nous a aidés ponctuellement mais il fallait se débrouiller essentiellement par nos propres moyens, prêt bourse puis quand on n’avait pas assez de sous, il fallait travailler. Moi j’ai toujours travaillé pendant mes études des petits jobs. J’ai travaillé par exemple dans un café étudiant. À un moment donné le directeur du service aux élèves avait besoin de quelqu’un pour faire des rapports puis j’ai pris ce travail.

    JB : Est-ce que vous vous souvenez du taux horaire de l’époque?

    BD : Salaire minimum, je sais pas 5, 6 piastres. Et puis pendant mes études universitaires, j’étais président de la Fédération des étudiants de l’université d’Ottawa, c’était à temps plein donc on avait un salaire autour de, je ne sais pas… 16 000 piastres. Après ça j’avais été président de la fédération des étudiants de l’Ontario, ça aussi c’était à temps plein c’était à 20 000 piastres. Je me rappelle j’ai été élu, j’avais 22 ans. Un de mes conseillers, un des leaders étudiants avec lesquels je travaillais, m’avait dit « toi Bernard tu es devenu un yuppie maintenant, parce que ton salaire est plus élevé que l’âge que tu as ». Du fait que j’avais 22 ans, je devais faire 23 ou 24 000$ par année.


    J’habitais à Toronto, puis je suis revenu à Ottawa, parce que j’ai fini mon bac. Mais quand j’ai  fait ma maîtrise en Angleterre, c’était très coûteux. Dans le temps, si je me trompe pas les frais de scolarité, le logement et tout, je pense que c’était une année qui devait coûter autour de 25 ou 30 000 dollars. C’était vraiment énorme. J’avais une bourse du Commonwealth qui payait l’essentiel de mes dépenses, mais bien juste. Un moment donné, est arrivé le temps des fêtes. Je m’ennuyait un peu de ma famille, parce  qu’en Angleterre, j’étais tout seul. Je me rappelle mon père m’avait dit: « Ça te tente-tu de revenir ?» Je dis «Papa, j’ai pas d’argent, je peux pas revenir.» Il dit: «Regardes, je m’organise; book ton billet d’avion.» Puis mon père a vendu ses deux ou trois veaux. Et il m’a aussi payé mon billet de retour en vendant des veaux.

    JB : Il a vendu les veaux, mais pas les quotas?

    BD : Non, le quota, ça, c’est sacré; tu touches pas à ça, à moins de quitter la vie agricole, puis de prendre ta retraite, ce qu’il a fait éventuellement. Mais bref, ça, il s’en rappelle encore et moi aussi je me rappelle encore de ça parce que ça m’avait frappé. Il avait fait un sacrifice financier : au lieu de garder ses petits veaux, puis de les élever pour en faire des tords ou des bœufs qu’il aurait vendu pour la boucherie, il a vendu à je pense c’était il y avait un commerçant d’animaux là qui s’appelait Fernand Farouli. Je pense qu’il a vendu deux trois veaux à Fernand Farouli, puis il a pris l’argent puis me l’a envoyé pour que je puisse acheter mon billet d’avion.

    JB : Ça vaut cher quand même des veaux ?

    BD : Dans le temps je suppose ça devait être 200 ou 300 piastres, peut-être, je me souviens plus. Bref, ça a payé le billet Londres Montréal, Montréal Londres.

    JB : Et je regarde ce parcours, puis si je savais pas que vous avez fait une carrière en journalisme, ce genre de carrière que les gens font puis tout de suite s’en vont faire des trucs pour aller en politique. Avec des présidences d’associations, un parcours à la London School of Economics, qu’est ce qui vous a fait choisir le journalisme ?  

    BD : C’est arrivé par accident. Ce qui est arrivé, c’est que j’étais fasciné par le journalisme.  J’aimais le journalisme, mais je n’avais pas vraiment décidé d’en faire. En fait, quand je suis revenu du London School, je suis allé faire les foins avec mon père. Faire les foins, c’est couper l’herbe puis la faire sécher, faire des balles de foin que tu vas entreposer pour nourrir les animaux pendant l’hiver. Tu coupes l’herbe, elle sèche sur le champ, tu fais des balles. Des balles, ce sont des quantités compactées de foin qui sont tenus ensembles avec deux cordes. Et là, tu entreposes les balles de foin dans un grenier au dessus de là où les animaux sont gardées, là où tu tires les vaches. C’est plein de balles de foin pour que l’hiver tu puisses les nourrir. C’est la nourriture dont tu as besoin pour passer l’hiver.

    Donc je reviens de Londres pour aider mon père à faire les foins et là il me dit qu’est-ce que tu fais à l’automne ? Je lui dit je m’en vais faire mon droit, parce que ça faisait plusieurs années que j’étais inscrit en droit puis que je le faisais pas parce que je trouvais toujours quelque chose de mieux à faire. Et c’est comme ça tu vas être avocat ? Je lui dis non, j’ai pas le goût d’être avocat. Il dit : pourquoi tu veux faire ton droit ? J’avais dit pour le challenge intellectuel. Mon père est cultivateur, il a deux pieds sur terre. Il m’avait dit : le challenge intellectuel ? Il dit : tu trouves pas que des challenges intellectuels tu en as eu assez il serait temps que tu ailles travailler… C’est vrai que j’ai un bac, j’ai une maîtrise, j’ai pas le goût d’être avocat. Je ne sais pas si c’était vraiment une bonne idée de faire mon droit.

    Il y avait quelqu’un de Radio-Canada qui m’avait appelé quelques semaines auparavant pour me dire qu’il y a un job de journaliste qui s’ouvre dans le sud de l’Ontario, et que si j’étais intéressé. J’étais encore à Londres à ce moment-là. Il me connaissait du temps que j’étais président des associations étudiantes j’avais donné beaucoup d’entrevues à son émission dont il réalisait qui s’appelait Ontario 30. J’avais dit non et que je m’en vais faire mon droit, j’avais une bourse pour aller à McGill.

    Mais après la discussion avec mon père finalement, j’ai rappelé Michel Denile le réalisateur, pour demander où vont se dérouler les entrevues et que je vais me présenter. Alors je me suis rendu à Toronto, j’ai fait l’entrevue, j’ai eu le job et puis je me suis installé à Windsor dans le sud de l’Ontario et c’est comme ça que j’ai commencé dans le journalisme. C’était pour gagner ma vie, c’était mon premier salaire, mon premier emploi.

    JB : Est-ce vous vous êtes acheté des choses parce que c’était plus élevé ?

    BD : Ouais j’ai acheté mon premier char, j’ai acheté mon chameau.

    JB : Combien le chameau coûtait ?

    BD : La Renault 5 aucune idée. C’était un chameau…un chameau usagé que j’ai acheté, j’ai pas dû payer cher, environ 2000$. J’habitais Windsor, la banlieue de Détroit, je partais avec mon char l’hiver pendant 10h de route, je gelé parce que c’était une voiture fabriquée en France, elle n’était pas faite pour l’hiver canadien ou québécois. J’arrivais à la maison, les vitres étaient complètement givrées, c’était gelé …

    JB : Est-ce que vous couvriez l’économie ?

    BD : En fait moi j’arrive dans le journalisme en 89 à Windsor. Il commence à y avoir un véritable intérêt pour l’économie parce que c’est le temps du Québec inc, la nouvelle garde montante, les années 80 c’est les réas de Parisot, c’est des entreprises québécoises dirigées par des québécois. C’est comme les premiers boss québécois qui dirigent des entreprises, tu peux penser à Bombardier, Jean Coutu, Provigo et Québecor.

    Bon bref il y a un intérêt réel pour l’économie, pour la finance, pour entrepreneuriat et donc il y a une demande pour en parler dans les émissions d’information, mais il n’y avait pas de journalistes intéressés, donc les histoires un peu plus à caractère économique c’est moi qui les fait.

    JB : De Windsor ?

    BD : De Windsor parce que l’émission Ontario 30 c’était un journaliste Windsor, un ou une à Toronto, un ou une à Southbury, puis l’émission était animé d’Ottawa pour une émission d’affaires publiques quotidienne. Quand il y avait un sujet un peu plus économique, il l’envoyait dans ma cour c’est comme ça que j’ai développé une espèce d’expertise pour l’économie en journalisme. Deux ans plus tard, je me suis retrouvé à Montréal à travailler dans l’émission d’économie qui était diffusée le samedi à midi, qui s’appelait les affaires et la vie. Les affaires au sens de business qui est animée par Jean Dussault. On était une petite équipe de reporters à ce moment là, on se rendait sur le terrain, on allait faire des reportages dans des entreprises québécoises ou des entreprises point et on rapportait notre matériel. On parlait d’argent, d’affaires et de la vie, c’était une émission d’économie mais à visage humain.

    C’était pas pour les courtiers dans l’immobilier, mais plutôt pour monsieur et madame tout le monde qui s’intéressaient à l’économie, à la finance et à l’argent de façon générale.

    C’est comme ça que j’ai développé mon expertise comme journaliste et maintenant économique, ça m’a suivi pour une bonne partie de ma carrière quand je me suis retrouvé à la télé. J’ai commencé à la radio et je me suis retrouvé à la télé au module économie et enquête dirigé par Pierre Tourangeau. Une correspondant parlementaire à Ottawa au parlement, toutes les histoires de budget, les budgets de Paul Martin c’est moi qui faisais le topo.

    JB : Est-ce que vous vous enfermiez dans le…

    BD : Le lock-up ? Oui bien sûr, le huit clos, l’idée de prendre des histoires compliquées puis les vulgariser, prendre des histoires de chiffres, des histoires d’économie, des histoires d’argent puis rendre ça intéressant, je te dirais que ça a toujours été une motivation très forte dans mon travail de journaliste, et de journaliste économique en particulier.

    JB : J’ai une question pour vous que je peux pas m’empêcher de poser puisque vous êtes journaliste économique, vous avez couvert aussi la politique, à quel point pensez-vous que les…lois puis la politique ont une influence sur la société versus l’influence du système capitaliste puis le marché des capitaux. Peut-être que moi je suis biaisé parce je suis un ancien journaliste économique puis moi c’est plus l’économie moins la politique qui m’intéresse donc j’ai l’impression que la plupart, la société dans laquelle on vit est façonnée plus par l’économique par les lois puis j’ai l’impression qu’on voit encore et la vision inverse étant encore entre les deux, c’est quoi votre vision qu’est ce que vous en pensez …

    BD : Les deux sont importants mais je dirais que dans la vie quotidienne je pense que c’est l’argent qui est le moteur premier avec d’autres valeurs, la famille est pas mal importante mais l’argent c’est très important. Maintenant les conditions dans lesquelles tu gagnes de l’argent sont fixées par les parlements, par les lois donc sont déterminés par les élus par les gouvernements. Je dirais alors l’un est lié à l’autre et l’un est imbriqué dans l’autre. Les conditions de redistribution de l’argent sont déterminés par les parlements.

    JB : Mais en même temps l’argent influence la politique et d’ailleurs quand vous étiez ministre responsable des institutions démocratiques, vous avez passé une loi qui restreint le financement des partis politiques, je pense qu’on n’a plus le droit de donner plus que 100 dollars c’est ça ?

    BD : Pour réduire l’influence de l’argent justement parce que l’argent avait trop d’influence, et d’ailleurs ça a mené à des scandales… Ce qu’on a appelé le système des prête noms. C’est-à-dire un système illégal par lequel les entreprises finançaient les partis politiques et les politiciens et les politiciennes, ce qui est interdit au Québec. Alors, les entreprises demandaient à leurs employés de signer des chèques personnels et elles remboursaient l’employé par la porte arrière. Les personnes prêtaient leur nom pour l’entreprise qui finançait les partis ou les politiciens. Alors j’ai abaissé le don maximum à 100 dollars, ce qui rendait impossible la magouille. L’organisation sur une grande échelle d’un système de prête noms, ça devenait beaucoup trop risqué on a augmenté les sanctions. Si tu te fais prendre, tu perds par exemple l’accès aux marchés publics, tu peux plus soumissionner pour des contrats gouvernementaux et en baissant les dons et des visuels j’ai augmenté le financement public des partis politiques. Donc les partis politiques n’ont plus besoin de s’attacher les mains à des gros donateurs ou à des entrepreneurs qui collectent les employés puisqu’ils les remboursent par la porte arrière. De cette façon, on a démocratisé le financement des partis politiques.

    JB : Présentement, ça sert à rien d’utiliser des prête-noms à 99 piastres. Si jamais quelqu’un est malhonnête, il va aller avec une valise d’argent avec 50 000 dollars.

    BD : Je ne sais pas si ça a toujours existé, mais le risque que ça existe toujours était là. C’est sûr que c’est déjà arrivé, quoique je pense qu’à partir du moment où les besoins essentiels même des partis politiques sont comblés par un système de financement public qui est déterminé par ton résultat électoral donc d’une certaine façon c’est la proportionnelle du financement des partis c’est-à-dire que le financement public que tu reçois de l’État est déterminé par le nombre de votes que tu as eu.

    Moi je trouve ça pas mal démocratique et puis ça nous coûte en tant que citoyens du Québec, une piastres et demie ou une piastres et 75 par citoyen pour assurer le financement des partis politiques puis avoir un système. D’ailleurs, il y a des organismes qui s’intéressent à cette question là qui ont dit que c’était probablement le meilleur système au monde. Mais le système le plus démocratique le plus garant d’une démocratie qui est saine qui n’est pas sous l’influence occulte de l’argent. Soyons-en fiers puisque quand tu es dans un système comme celui là ça permet à l’exercice démocratique de se faire correctement, ça fait en sorte que les partis politiques sont beaucoup moins susceptibles d’être commandés ou d’être influencés par des intérêts particuliers et donc beaucoup plus susceptibles d’être au service de l’intérêt public au sens large; de prendre les bonnes décisions au nom de la majorité pour la majorité. Le résultat n’est pas la seule raison, la démocratie québécoise fonctionne plutôt bien le résultat en étant la vie qu’on a.

    La vie qu’on a, au Québec, c’est pas si mal. On est la société la moins inégalitaire de toutes les Amériques, on a une économie diversifiée, on a un filet social généreux, un système d’éducation assez performant très accessible, un système de santé qui n’est pas toujours très efficace ou aussi efficace qu’on le souhaiterait, mais qui est très bon une fois qu’on a passé la première ligne, qui donne de bonnes performances. On a des ressources naturelles exceptionnelles, de l’eau qui va être de plus en plus la richesse des États et des nations à venir avec le réchauffement de la planète. Le fait qu’on ait autant d’eau au Québec va être un immense avantage stratégique. Tu mets tout ça ensemble, culture vibrante, une société de plus en plus multi-ethnique qui coexiste et cohabite plutôt bien. On a des tensions mais à mon avis on en a beaucoup moins qu’ailleurs. En tout cas on en a beaucoup moins que d’autres, alors moi je trouve qu’on vit dans un dans une société qui est très enviable, êtes vous d’accord ?

    JB : Oui, relativement.

    BD : Tant mieux, c’est toujours perfectible, on s’entend.

    JB : L’autre question, est-ce que vous avez déjà eu quand vous étiez journaliste ou en tant que politicien des gens qui ont essayé de vous acheter ?

    BD : De soudoyer ?

    JB : Carrément oui.

    BD : Non, je pense qu’ils n’ont pas essayé parce qu’il savait comment j’allais réagir parce que toute la question du financement démocratique des partis, moi quand j’étais journaliste déjà je faisais des enquêtes. Non mais le reportage, le financement illégal de vision Montréal qui a été le parti du maire Bourque, moi j’ai fait des reportages sur le financement illégal de ce parti là. D’ailleurs, mes reportages ont déclenché une enquête du directeur général des élections sur le parti en question. Il a failli être mis en accusation, ce qui aurait sans doute mené à sa démission. Bref, ce reportage là s’est vu décerner le prix Judith-Jasmin quand j’étais journaliste, et donc la passion que j’ai pour une démocratie  qui n’est pas au service de l’argent.

    JB : Ça aurait pas été brillant de vous offrir une enveloppe brune alors.

    BD : Non, je pense que ça aurait pas été brillant.

    JB : J’avais lu que vous aviez été arrêté par des policiers mexicains corrompus. Est-ce que c’est vrai?

    BD : Ce qui est arrivé, c’est que je faisais un reportage justement sur la corruption au Mexique et, ce que je ne savais pas, c’est que la propriétaire de l’école illégale qui avait été construite en zone inondable était la cheffe du village. Alors, elle me fait arrêter, parce que les policiers étaient à la solde de la mafia et de la cheffe du village, qui m’a fait jeter en prison avec mon équipe. On a dû se réfugier dans un édifice administratif dans la banlieue de Mexico à Cuajimalpa. On a été évacué dans une voiture banalisée dans des circonstances assez dangereuses. La figure mafieuse, qui était propriétaire de l’école, a répandu le bruit que nous on était là pour enlever les enfants qu’ils avaient dans les garderies.  

    Les parents de cette municipalité de Cuajimalpa ont rappliqué sur le poste de police où on était gardé et là ils ont envahi le poste de police et ont failli nous lyncher. On a dû se cacher et il nous ont sorti dans un véhicule banalisé, mais il était temps qu’on s’en aille. Je sais pas si vous connaissez l’Amérique latine, mais en Amérique latine, c’est pas rare que des populations se font justice elles-mêmes et d’autant que ça aurait pas été extraordinaire ou totalement inusité qu’un groupe de citoyens décident de pendre des gringos qui étaient venus kidnappé leurs enfants. 

    JB : C’est la raison pour laquelle je demande de revenir sur cet épisode, c’est que je trouve que  la corruption de policiers, en fait, c’est quelque chose qui n’est pas très loin de celle des politiciens. En fait, ma question c’est : est qu’il faut augmenter le salaire des policiers ou des politiciens pour combattre la corruption? Est-ce que vous seriez d’accord d’augmenter le salaire des politiciens au Canada ?

    BD : Ouais, au Canada, au fédéral, ils sont déjà pas mal; ils reçoivent déjà un très bon salaire. Au Québec, on pourrait l’augmenter un peu quoique moi je suis pas d’avis qu’il faudrait absolument que le salaire de l’Assemblée nationale rejoigne celui de la chambre des communes là.

    JB :  C’était quoi votre salaire en tant que journaliste ?

    BD : Autour de 100 000$.

    JB : Puis quand comme ministre ?

    BD : 150. Moi je trouve ça correct, 150. On pourrait le monter un peu, peut-être le salaire du Premier ministre devrait être plus élevé qu’il ne le dit présentement sauf pour moi c’est une évidence. On pourrait peut-être monter un peu celui des ministres quoique à 150 moi je trouve ça correct il faut pas non plus que les politiciens fassent trop d’argent mais parce que tu perds de vue la réalité des citoyens que tu représentes tu veux pas non plus que tes ministres deviennent des espèces de pêcheurs. Par ailleurs tu veux une politique pour les bonnes raisons, moi je veux pas mais bon, mais ceci dit 100 000$ le problème en fait ce n’est pas le 100 000, le problème c’est les 80 heures où les 60, 70 heures que tu as travaillé comme député et dans les faits ça te fait un salaire de 50 000. Plus souvent qu’autrement quand tu regardes le nombre d’heures que tu fais voilà. Donc je pense qu’il y a moyen de l’augmenter.

    JB : En allant politique, est-ce que vous avez pris une diminution de salaire ?

    BD : Oui, bien sûr, parce que j’étais animateur d’une émission de télé quand je suis revenu de Mexico, où j’étais correspondant pour Radio-Canada. Quand je suis revenu de Mexico, Radio-Canada m’a confié l’animation d’une émission qui s’appelait La part des choses. Quand tu deviens animateur dans le milieu de l’information, tu fais un bon salaire. Je faisais environ 150 000 $ et, quand je suis devenu député, mon salaire est passé à 100 000$.

    JB : Est-ce que c’est moins payé à Radio-Canada que la personne fait la même chose chez TVA ?

    BD : C’est plus payé à TVA parce qu’à Radio-Canada, c’est plus conventionné.

    JB : En fonction de la popularité de la personne…

    BD :  Oui dans le cas de TVA, vous avez raison, il y a une rémunération supplémentaire qui peut venir avec les cotes d’écoute.

    JB : Les gens qu’on voit à la télé et à Radio-Canada, ce sont des employés ?

    BD :  Oui, mais à TVA aussi.

    JB : Vous, par exemple, présentement est-ce que vous êtes êtes un travailleur autonome aujourd’hui?  

    BD : Je suis travailleur autonome présentement. En fait, je pense qu’à TVA, il y a les deux et qu’à Radio-Canada, tout le monde est employé.

    JB : Est-ce que ça a demandé de l’adaptation de devenir travailleur autonome ?

    BD : Ouais, effectivement, tu te crées une société. Il faut que tu passes par le processus d’incorporation ou d’enregistrement. Tout ce processus qui est assez coûteux par ailleurs :  toute la gestion des dividendes, etc.

    JB : Est-ce vous mettez l’argent de côté pour vos vieux jours?

    BD : Ouais, on essaye, mais j’ai trois enfants voilà, 22 20 et 15 ans. Cela dit, ils manquent de rien

    JB : Est-ce que vous faites vos placements vous même ou avez-vous un conseiller?

    BD : J’ai un planificateur financier.

    JB : Puis est-ce que vous êtes stressé par rapport à l’argent?

    BD : Un petit peu. On essaye d’en mettre de côté quand la santé est bonne, mais on sait pas combien temps ça va durer. En plus, le monde des médias est en transformation présentement. Il y a beaucoup d’instabilité, beaucoup de d’imprévisibilité; on sait pas trop ce qui va arriver. Tu regardes tous les médias qui sont menacés d’inexistence, alors, tu sais pas encore combien de temps tu vas vraiment pouvoir bien gagner ta vie dans ce domaine là. Tu veux épargner le plus d’argent possible et, en même temps, trouver le bon équilibre entre économiser, rembourser ses dettes, payer aux enfants ce dont ils ont besoin et puis ce dont ils n’ont pas besoin aussi.

    JB : Avez-vous déjà pensé à qu’est-ce que vous feriez si vous n’étiez pas dans les médias?

    BD : Un peu, mais pas beaucoup.

    JB : Est-ce que vous pensez retourner en politique un jour ?

    BD : Non, je ne suis pas capable de vous dire jamais, mais je dois vous dire  ça fait pas partie de mes ambitions ou de mes objectifs à court et je dirais même à moyen et long terme. J’ai déjà donné. J’ai fait presque dix ans, puis j’ai mené des combats assez intenses, de sorte que je ne m’ennuie pas du tout de la politique.

    JB : Si vous aviez un conseil que vous pourriez vous transmettre dans le passé sur les finances personnelles, ça serait quoi ?

    BD : Gère pas ton portefeuille boursier par toi même.

    JB : Vous l’avez déjà fait ?

    BD : Ouais avec des résultats extrêmement…

    JB : Mitigés ?

    BD : C’est le moins qu’on puisse dire.

    JB : C’est quoi votre pire erreur ?

    BD : C’est d’avoir acheté du Nortel.

    JB : Puis après ça, qu’est-ce que vous avez fait ?

    BD : J’ai arrêté de mettre de l’argent là-dedans et puis j’ai confié mon argent au planificateur, parce que je n’étais pas fait pour ça. Peut-être trop trop émotif par rapport aux soubresauts de la Bourse. Je suis pas fait pour être boursicoteurs ou si peu.

    JB : Merci beaucoup d’avoir accordé une entrevue, c’est super intéressant.

    BD : Je l’espère.

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    En charge de la stratégie de contenu de Hardbacon, Paul a construit son expérience auprès des start-ups. Diplomé d’une maitrise en Marketing Stratégique, il est également en charge du marketing opérationnel et de l’analyse de données.